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Justice

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Palais de justice de Paris. La salle des pas perdus abrite "la salle grand procès." (Crédit: A. Sarkissian)

Auteurs des revendications des attentats du 13 novembre 2015, les frères Clain sont revenus dans les débats à l’occasion de la 60e journée du procès. La soeur aînée et leur nièce ont bien voulu répondre à la cour.

« Je vivais ma religion et j’obéissais à mon mari en tous points. » Anne-Diane Clain parle franchement de son passé, au contraire d’autres épouses entendues dans les prétoires traitant des dossiers liés au terrorisme. Certainement parce que la sœur aînée de Fabien et Jean-Michel Clain confesse aujourd’hui avoir tourné la page. « Pour certains, je suis devenue une mécréante, car j’ai remis en cause des hadith. J’ai l’impression de voir clair et de comprendre les choses, à quel point j’ai pu m’égarer. » 

Mercredi, au 60e jour du procès des attentats du 13 novembre, cette femme de 46 ans a répondu à la cour d’assises de Paris spécialement composée de son lieu de détention, le centre pénitentiaire de Réau (Seine-et-Marne). « On a été victimes d’une idéologie », résume celle dont l’intention de rejoindre la Syrie et l’Etat islamique est stoppée par son arrestation en septembre 2016 à l’aéroport de Roissy, avec quatre de ses enfants et son mari.

En 2019, elle a été condamnée pour association de malfaiteurs terroriste. En détention, elle a commencé à prendre conscience de toutes ces années rythmées par la charia, indique-t-elle. « Je ne cautionne pas du tout les actes que mes frères ont pu faire, assure la soeur aînée du clan Clain. J’ai du mal encore à faire face à ça, leur rôle de terroristes, avoir fait tant de mal à tant de gens. Se dire que c’était mes petits frères, c’était dur. »

Convertie en 1999, comme toute sa famille (enfants, belles-soeurs…), après avoir vécu dans un environnement chrétien, Anne-Dianne Clain a rapidement basculé du coté rigoriste. « Après un an ou deux, on a fréquenté les salafistes mais pour nous c’était ça, on nous a présentés l’Islam comme ça », explique-t-elle devant les interrogations du président. Comment cautionner les attentats de Charlie ? Elle pensait que c’était mérité. On n’avait pas à attaquer le prophète avec les caricatures, poursuit-elle. 

Tout ce qu’on lui disait était vrai. « On ne pouvait pas contredire.» Elle reconnaît avoir mis du temps pour réaliser que l’EI ou Al-Qaida étaient des organisations terroristes. « On était tellement radicalisé, on n’écoutait pas les informations. » La famille Clain vivait sous l’emprise de la charia, soulignait l’enquêtrice de la DGSI étendue mardi.

Sa fille Jennifer, auditionnée mercredi après sa mère, de son lieu de détention, a confirmé le quotidien du Califat. « Là-bas, on ne pense que par groupe et pas par soi-même. Si on pense différemment, on le garde pour nous, car c’est dangereux. La jeune femme a vécu « avec Daech » de juillet 2014 à décembre 2017. Si elle a aussi pris du recul avec l’organisation terroriste, elle avance une raison différente pour expliquer la cassure. « Les dirigeants agissaient plus dans leur intérêt personnel que pour Dieu. »

Dans cette période où l’idée de quitter Daech s’est affirmée, elle s’est fâchée avec ses oncles, Jean-Michel et Fabien, parce qu’ils lui avaient menti. Bénéficiaient-t-ils d’un statut de cadre dans l’organisation, demande le président. Jennifer Clain n’a pas d’éléments pour le dire. Mais elle se souvient d’avoir discuté de la revendication des attentats du 13 novembre 2015. Ils auraient été forcés de le faire.

La cour est un peu perplexe. Ce même témoin assurait que les activités de Fabien et Jean-Michel Clain au sein de l’EI se concentraient exclusivement dans les médias et la propagande vers l’Europe.  Daech ? Jennifer Clain l’a qualifié de régime nazi, « même si à l’époque je ne le voyais pas comme ça. »

Emprisonnée à Beauvais, en attente de son procès, la trentenaire échange aujourd’hui avec sa mère par courrier. Cette dernière s’est donné une mission. Lui faire comprendre à quel point elles et la famille ont été trompées. « Je comprends ce qu’elle dit, répond Jennifer, mais on est tous coupables de ce qu’on a fait. »